Ginette Kolinka

2012 - 09 - 01 - Alain Husson-Dumoutier - IMG_2487« Lève-toi ! »

 

Ginette Kolinka avait souligné l’horreur des latrines de Birkenau et leur atmosphère particulièrement épouvantable. Les latrines sont symbolisées par des trous dans le sol, rapprochées en arc de cercle. Les personnages sont assis ou se lèvent pour partir, tels des ombres dans un ensemble d’espace-temps sans définitions.

Au centre du tableau un personnage s’en va, ni homme, ni femme, courbé mais droit. Le chiffre 3 figure à plusieurs reprises, car si on regarde attentivement la forme de ce nombre, il ressemble à une personne accroupie. L’ensemble du tableau doit donner une impression de mouvements et presque de résurrection dans le sens où, même dans ce lieu et dans ces circonstances, la dignité de l’être demeure.

120x90cm

Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwitz

Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwit

Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwit

Capture d’écran 2015-07-07 à 21.32.06Ginette Kolinka Présentation

 

NĂ©e Ă  Paris en 1924.

Arrêtée à 18 ans avec son père, son frère et son neveu, le 13 mars 1944.

Transférés à Drancy ils partent pour Auschwitz le 12 Avril 1944, par le convoi n°71.  Son père et son frère sont immédiatement gazés.

Elle retrouve sa famille à Paris le 6 Juin 1945, elle pèse 27kg.

N°78599

La première année de retour qu’avez-vous fait ?

J’ai été malade très longtemps, mais je ne suis pas allée dans un sanatorium. J’ai très vite travaillé avec ma sœur qui allait sur les marchés et grâce à cela, on ne manquait de rien à la maison. J’avais beaucoup de monde autour de moi. J’ai grossi énormément et j’étais pleine de furoncles.

Je pense que j’avais perdu toute humanité, et même maintenant, je ne sais plus pleurer. J’ai quelques fois honte de ne pas être sensible.

Quand je suis revenue, le 6 juin 1945, ma mère et mes sœurs (elle avait 5 sœurs) étaient stupéfaites car elles me croyaient morte et moi je crois que j’étais devenue insensible.

Il faut dire que les souvenirs étaient présents en moi. J’ai ensuite travaillé très dur car je suis devenue marchande de marché,  je vendais d’abord des vêtements sur les marchés en Provence et à Paris.

Mes seuls jours de vacances étaient le lundi de Pâques, car il fallait que l’on gagne de l’argent avec mon mari.

Dans votre nouvelle vie, avez-vous eu des moments difficiles ?

Oui j’ai eu des moments douloureux quand mon mari est resté paralysé pendant 6 mois et qu’il n’y avait aucun espoir. J’ai même souhaité sa mort. Ma mère est partie. Mes sœurs sont parties, mais chaque fois c’était un soulagement pour elles. Quand mon mari est mort, je n’ai même pas pleuré. C’était en 1993.

En fait, chaque fois que quelqu’un est mort autour de moi, je pensais qu’il mourait dans son lit. Ce n’était pas le cas de ceux qui sont morts autour de moi, dans les camps, comme  mon frère et de mon père.

En fait, j’étais surtout malheureuse lorsque j’ai été arrêtée, car on était traqués. Je ne voyais pas le danger.

Puis quand on était arrêtés, on n’avait plus à être inquiets puisque l’on était arrêté. Et puis à Drancy, j’avais des amies. Le tragique a été lorsque je suis arrivée à Auschwitz. Là, je crois que je suis devenue un robot. Je ne pensais pas. Je ne pensais plus.

Je me suis mariée en 1952 et mon fils est né en 1953. Mon mari travaillait au carreau du temple et à Saint-Ouen, et je ne voulais pas qu’il travaille avec moi. Je vendais de la bonneterie : bas, chaussettes, pull over. Je n’ai jamais rien dit, ni à mon mari, ni à mes sœurs. Et personne ne me posait de question.

Ce n’est qu’en 2002 et 2003 que j’ai commencé à dire.

Quelle idée avez-vous de votre vie aujourd’hui ?

Mon fils est devenu batteur de rock. Il a fait partie du groupe Téléphone. Il travaille moins maintenant. Mais avec mon  mari, on a tellement travaillé qu’on ne s’est pas beaucoup occupé de lui. On l’a beaucoup négligé. Quand on partait le matin pour les marchés, il dormait encore. Et le soir quand on revenait, il était couché. Il n’a pas fait d’études. Il a quitté l’école à 16 ans. Il a été plongeur dans un café, je voulais qu’il rentre à la Sécurité Sociale, il aurait eu une paye, mais il s’est fait tout seul. Mon mari était très fier de la réussite de notre fils, Richard Kolinka. Maintenant, je m’inquiète pour lui. Mon petit-fils, qui a 23 ans, je ne sais pas ce qu’il fait.

Dans notre famille, on ne parle pas. Depuis la mort de mon  mari, mon fils n’a jamais parlé de son père, mon petit-fils non plus. En fait, je n’ai rien fait d’historique. Je n’ai fait aucun effort. Quand je témoigne, je fais pleurer. Mais je ne connais personne. Je suis une petite marchande de marché qui a vendu des culottes.

Mais en fait, je me fais plaisir à témoigner. Et si je raisonne, j’ai eu de la chance, et ma chance aussi a été d’aimer le sport. J’ai recommencé à faire du sport à 48 ans, de la gymnastique et j’en fais toujours. Tous les jours, je vais à la gym, ça me fait du bien physiquement et moralement.

J’ai de la chance aussi car je n’ai pas de souci avec mes enfants. La vie s’est bien arrangée. Et puis témoigner me sauve. J’ai 85 ans, mais j’oublie mon âge. Je les ai quand je monte l’escalier.

Mon seul souci, c’est mon petit-fils qui m’inquiète, mais je suis là quand il en a besoin. Et je m’aperçois que j’ai eu de la chance quand je vois mes sœurs. Une de mes sœurs par exemple n’a pas été déportée, mais elle est mal. En fait, j’ai eu un mari adorable et une vie très heureuse.

Quel est le mot qui vous a fait tenir ?

Je suis incapable de répondre. Mon cerveau était vide. Je ne pensais pas. C’est ce qui m’a sauvée. En fait, je n’avais personne, je n’avais pas ma mère comme certains autres déportés, donc je n’étais pas angoissée de la voir souffrir. J’avais la chance d’être seule, et je restais seule. J’écoutais mais je ne parlais pas.

A Birkenau, j’étais isolée. A Bergen Belsen, j’écoutais et je parlais. J’avais retrouvé un groupe de femmes de la rue Vieille du Temple et mon mari travaillait au carreau du Temple. Mais je n’avais pas d’état d’âme. Je ne prenais pas de décision. Je n’arrivais même pas à me rappeler des visages de ma mère et de ma sœur. Au départ, je disais que j’étais un zombie, mais un jour j’ai vu un robot. Et j’étais ça, j’étais un robot. Ma volonté n’entrait pas en ligne de compte. J’avais peur des coups et surtout j’avais le remords de la mort de mon père et de mon petit-frère parce qu’en arrivant, ils étaient fatigués. Je leur avais dit de prendre le camion.

Quel est le message que vous souhaiteriez transmettre aux jeunes ?

Je pense que la haine est à supprimer. On est tous des êtres humains, on est tous capable si on le veut de s’accepter. Je ne veux pas entendre le mot haine. J’ai pourtant la haine contre les personnes qui m’ont dénoncée, et la haine des nazis. Mais en fait, on ne rencontrait pas les nazis. On était bien 10 000 dans le camp, mais ils  étaient  peu nombreux. L’humiliation était essentielle. On nous a rétrogradés à pire que des bêtes, ils ont réussi à nous transformer en êtres inhumains. Ce n’est pas les sépultures et mon père et de mon petit-frère qui me manquent. De toute façon, je me ferai incinérer. C’est mourir dans son lit qui est important.

Eviter de juger par rapport à soi-même. Je suis en colère contre les juifs qui sont contre les arabes et de même contre les arabes qui sont contre les juifs. Je ne veux pas intervenir dans le problème entre Israël et la Palestine. Je ne connais pas la situation et je n’y vis pas.

Etre juif et israélien, ce n’est pas la même chose.

Avez-vous un souvenir particulier ?

Oui, mon neveu habitant Roanne et une de ses voisines avait été déportée et le numéro qu’elle avait porté sur son bras était le 78 598, et le mien était le 78 599, c’est-à-dire qu’au moment où j’ai été tatouée par une déportée, elle me précédait. Cette coïncidence était extraordinaire mais cette femme a paru indifférente.

Quant au  triangle qui figure sur mon bras, ça fait partie d’une série. Je ne sais pas quelle est sa signification[i].

Ce que je sais, c’est qu’à partir du mois de mai, il n’y a plus de triangle et qu’on met la lettre A et les 4 chiffres. Mais en fait, ce qui m’a le plus marqué, ce n’est pas le tatouage, mais la nudité imposée.

Ceci m’a choquée terriblement, car j’avais été habituée dans ma famille à beaucoup de pudeur. Et là, brutalement, nous étions toutes, nues, pour que nous soyons rasées. Qu’elle qu’âge que nous avions, et quelque physique que nous puissions avoir. C’était humiliant, terriblement humiliant. Et sur ce chapitre, le plus terrible, c’est quand nous sommes allés aux latrines.

D’abord, elles étaient collectives, c’était des trous dans le sol. Et comme nous avions toutes la dysenterie, je ne vous dis pas l’odeur et l’état du sol.

En plus, nous avions peu de temps et à peine étiez-vous en place, qu’une femme venait vous déloger brutalement. Enfin, il n’y avait pas de papier.

La vision de ces femmes maigres, squelettiques, sales, qui devaient se laver avec leur urine, est un souvenir épouvantable pour moi. Je voudrais qu’un artiste puisse décrire cette horreur. J’ai vu beaucoup de documents sur les camps, mais jamais celui-là. Et pourtant…

Que pensez-vous les voyages d’aujourd’hui vers les camps ?

Je suis allée à Auschwitz et à Birkenau. Et je peux dire que je n’avais pas l’impression que c’était aussi grand quand j’y étais. Birkenau était un petit enclos pour moi. Quant à Auschwitz, cela ne me plait pas. C’est presque du voyeurisme. On veut apitoyer les gens avec les cheveux, les lunettes, mais on ne rend pas compte que derrière les cheveux, derrière les lunettes, il y avait quelqu’un, une personne. Et on ne se rend pas compte de la boue, de la saleté, de l’odeur épouvantable qui réglait à Birkenau. Il faut savoir que personne ne se faisait de cadeau. C’était la loi du plus fort. Je suis restée 9 mois là-bas, je ne me sentais plus une femme. Je ne me voyais pas, je ne me lavais pas. La douche, c’était de temps à autre. J’avais la dysenterie, pas de culotte, on ne se déshabillait jamais, car on n’avait pas le temps quand on était appelé. Mais on devait avoir les chaussures propres, c’était une obligation. Alors on les nettoyait en urinant dans nos mains.

Conclusion

L’entretien est douloureux, parce que terriblement marqué par l’humiliation physique que Mme Kolinka a ressenti en tant que femme. Il y a aussi en elle une désillusion sur l’être humain en raison de l’attitude des déportées entre elles. Sous des dehors souriant, sympathique et ouvert, on sent une personne profondément blessée, qui n’aborde les sujets les plus profonds qu’avec circonspection.

Pourtant, elle dit avoir reçu une vie heureuse, cette vie après les camps avec un mari, un enfant, et des petits-enfants qui ne lui créé aucun souci. Cette seconde vie semble être un placage.

Commentaires de l’Artiste sur le tableau

Lorsque l’entretien s’est déroulé avec Mme Kolinka, celle-ci n’était pas en mesure de donner une parole  ou une phrase qui puisse être transmise aux générations futures.(dernière question du questionnaire)

Lorsque Mme Kolinka a vu son tableau elle n’a pas d’avantage eu d’idée et je lui ai suggéré en fonction de l’œuvre qu’elle avait sous les yeux de choisir les mots suivants : « Lève-toi ».

En effet le tableau présente  presque de façon circulaire des personnes accroupies qui se lèvent pour souligner au centre du tableau ,une silhouette debout quittant les lieux.

Elle a eu la réaction suivante : « Non car les allemands disaient plutôt «  Raus ! » ». En fait, son souvenir oblitérait sa vision actuelle et elle ne ressentait pas l’idée que je souhaitais transmettre à travers le tableau ; celle de la dignité malgré tout. Malgré la situation humiliante et les conditions horribles des latrines, la personne qui se levait même souffrante restait droite. J’ai donc expliqué à Mme Kolinka pourquoi je  proposais «  lève-toi ».

En fait, après réflexion de quelques jours, Mme Kolinka a souhaité que les mots soient : « Réfléchissez ».

Or lorsqu’elle était déportée elle ne réfléchissait jamais m’a-t-elle dit,  selon ces propres propos elle évitait de réfléchir. Le mot Réfléchissez figure sur le tableau.

Capture d’écran 2015-08-12 à 18.39.04

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