Inédit ! Tableau de Samuel Pisar

« XXXX »

Ce tableau est dédié à Jeremy, le petit fils de Samuel Pisar,  pour qu’il poursuivre l’œuvre de Paix de son grand-père.

Quelques mots de Samuel Pisar :

« Aujourd’hui, survivant des survivants, je ressens une obligation de transmettre les quelques vérités que j’ai apprises lors de mon passage dans les bas-fonds de la condition humaine, puis sur quelques-uns de ses sommets. Personne ne peut vivre ce que j’ai vécu sans ressentir le besoin d’alerter les nouvelles générations sur les dangers qui peuvent détruire leur univers, comme ils ont jadis détruit le mien. »

Samuel Pisar Présentation

Samuel Pisar

Samuel Pisar (18 mars 1929 – 27 juillet 2015) est un avocat américain d’origine polonaise, également auteur. Samuel Pisar est né à Biaystok, Pologne de David Pisar et Helaina (née Suchowolski). Il parle l’anglais, le polonais, le yiddish, le russe et le français à la maison.

Son père a été assassiné par les nazis.  Sa mère  et sa sœur cadette Frieda sont mortes dans les camps  nazis allemands. Il est arrêté à 14 ans et envoyé à Majdanek, Bliyn, Auschwitz, Sachsenhausen, Oranienburg, Dachau et finalement au tunnel d’Engelberg près de Leonberg. À la fin de la guerre, il s’est échappé pendant une marche de la mort.

Après la guerre, il se rend en Australie où il obtient son diplôme de droit à l’Université de Melbourne, puis rejoint la prestigieuse Université de Harvard aux Etats-Unis. Il est également diplômé de la Sorbonne.

Samuel Pisar a travaillé avec les grands de ce monde, notamment le président Kennedy dont il a été un proche conseiller. Il a également été l’avocat de nombreux chefs d’entreprise.

Samuel Pisar écrit aussi des livres de géopolitique qui connaitront un certain succès. Il raconte ses mémoires de la Shoah dans Le Sang de l’Espoir (Of Blood and Hope), livre traduit dans de nombreuses langues.

Parmi les distinctions, il est Grand Officier de la Légion d’Honneur en France et Commandeur de l’Ordre du Mérite de la République de Pologne. En mars 1995, Pisar a été nommé Officier honoraire de l’Ordre d’Australie, pour services aux relations internationales et aux droits de l’homme.

Les rencontres avec Samuel Pisar et son tableau

Sam, car c’est ainsi qu’il voulait être appelé, était davantage qu’un grand avocat, un conseiller, un diplomate ou un auteur, il était aussi une figure historique et une autorité internationale, mais surtout un être d’exception.

Rescapé de la Shoah, son âme et son esprit ont conduit Samuel Pisar à devenir en même temps un conseiller des Présidents de ce monde de Kennedy à Gorbachev, de chefs d’entreprises tels que Steve Jobs fondateur d’Apple ou même d’artistes tels que le compositeur Leonard Bernstein ou Catherine Deneuve, une grande actrice française.

Mais non content d’intervenir au sommet, il était aussi un écrivain à succès, intelligent et visionnaire. Homme international de tous les talents décidé de ne jamais perdre son temps en empruntant des voies de traverse, Sam était au sein des forces de l’Histoire en agissait sur le monde avec une obsession : être un artisan de la Paix..

Deux anecdotes expliquent partiellement qui était Sam.

Un après midi de 2013, nous visitons ensemble avec son épouse Judith,  l’Institut de Monde Arabe qui expose des œuvres de l’Egypte ancienne. Amoureux de son épouse, qui est tout pour lui, Sam me dit : « Ne trouvez-vous pas que Judith ressemble à la femme de Ramses II, Nefertiti ? » Je lui réponds : « Certes, vous avez tout à fait raison mais pardonnez moi et laissez moi vous préciser que Nefertiti n’était pas la femme de Ramsés II qui était  Nefertari, mais celle Amenophis IV autrement dit Akhenaton ». Il me regarde assez longuement et me dit très sérieusement : « Je vais vous appeler Monsieur le Professeur » ; ce qui, dans sa bouche était à la fois ironique et un compliment. Mais cette réponse m’a permis de briser la glace qui nous empêchait jusqu’alors de vraiment communiquer.

La seconde anecdote m’a conduit à travailler 5 ans sur son tableau, ce qui représente deux fois plus longtemps que pour les autres rescapés. Juste avant l’exposition à l’UNESCO, nous nous rencontrions fréquemment pour préparer son tableau dans son  hôtel particulier de l’Avenue Foch à Paris.  Plus de 30 heures d’entretien furent échelonnés sur plusieurs semaines.  Intrigué par mes travaux précédents, il vient voir à Boulogne les 37 peintures des rescapés qui vont être exposées au siège de l’UNESCO à Paris en janvier-février 2014. Il parcourt  lentement toutes les œuvres puis me dit péremptoirement : « Je vaux plus que cela. » Interdit, je croyais qu’il plaisantait mais non il était sérieux !

Je comprends mieux maintenant quel objectif il poursuivait. Il voulait la recherche de la pensée poussée à l’extrême, l’aboutissement absolu d’un raisonnement et d’un travail de plus de 7 années. Il m’a rendu service. Cette  remarque m’a entrainé dans une élaboration qui a duré encore 5 ans. Entretemps Sam est décédé le 27 juillet 2015. J’ai le sentiment profond que  son tableau  est une synthèse du travail sur les Rescapés de la Shoah qui a duré au total plus de 13 années. Il conforte et complète tous les autres tableaux. Je souhaite avoir réussi et d’où il est maintenant j’espère que Sam accepte ce résultat.

Quelques notes  sur le  tableau de Samuel Pisar

Attention !

Ce tableau ne peut pas être photographié. Il ne peut et ne doit être vu que dans sa réalité, dans la confrontation physique. Le but souhaité est de passer de la confrontation à l’immersion.

C’est comme lorsqu’on ouvre “La recherche du temps perdu » où Proust souligne qu’il y a davantage à comprendre entre les lignes que dans les mots qu’il a écrits. Certains jours les phrases vous insupportent, d’autres au contraire, elles vous emportent.

Si ce tableau vous laisse indifférent, oubliez le. Passez votre chemin, un jour peut être, il entrera en vous pour ne plus jamais vous quitter ?

Cette peinture est un palimpseste, la plupart de ses significations sont cachées et ne se révèlent au regardeur que progressivement. Les explications qui suivent ne sont que partielles.

L’origine

L’événement à l’origine du tableau m’est raconté un matin par Sam dans  son bureau, lorsqu’il me décrit cet épisode. En l’écoutant je comprends  l’intelligence, il faut dire, le génie et le sens de l’à propos extraordinaire que, dès son adolescence, Sam aura toute sa vie pour faire le bien et tirer parti d’une situation désespérée.

Je pense intimement alors, que ce sont ces quelques minutes essentielles  de sa vie que je dois décrire dans le tableau qui lui sera consacré.

Cet épisode se trouve d’ailleurs dans le  Sang de l’Espoir écrit par Sam dans les pages 84, 85 et 86 de la version française. Il s’agit du moment où il a été « sélectionné » et va mourir gazé. Il attend la mort avec d’autres déportés dans une salle gardée par des SS et il sait, comme les autres, qu’il va partir dans les minutes qui suivent à la chambre à gaz. Mais ce jeune adolescent de 14 ans avise un seau et une brosse dans un coin. Il s’approche de ce seau, se met à genoux et commence à nettoyer le sol méticuleusement et avec force sous les regards goguenards et méprisants des SS qui le voient réaliser une tache dérisoire alors qu’il va mourir dans quelques minutes. Mais, peu à peu, Sam se rapproche de la sortie de la pièce, puis sans que personne ne fasse attention, arrivé dans la lumière, il se lève et part avec son seau. Personne ne le rappelle. Il est sauvé. Sam écrit « J’attends le cri, les bruits de pas qui m’intimeront l’ordre de m’arrêter. RienIndifférents, les gardiens ont cessé de s’intéresser à moi. Je n’appartiens plus tout à fait au monde des morts… »

Les défis

C’est au fur et à mesure des années que ce tableau s’est réalisé. Comme dans un palimpseste, peu à peu les éléments de construction se sont rassemblés, organisés puis sédimentés en plusieurs couches qui résonnent entre elles.

Il fallait montrer la salle où les condamnés attendent de partir à la chambre à gaz, le sentiment de solitude infinie de l’orphelin, le désespoir de ceux  qui attendent leur exécution, la présence de milliers de cadavres autour mais également les SS représentant l’autorité implacable et la fatalité immanente. Il y a pourtant un seau avec une brosse et surtout ce jeune adolescent, déjà être de lumière, qui se sauve mais pas seulement. Il fallait aussi annoncer le futur et la vie exceptionnelle de Sam.

Les significations symboliques

Une étude plus poussée qui ne peut intéresser que les amateurs de symboles est utile. Au-delà de l’apparence se cachent 5 autres degrés de significations qui se superposent et s’entrechoquent.

Il s’agit des signes évidents ou cachés dans : l’architecture, les matériaux, les couleurs, les nombres, les outils, les personnages et surtout l’impalpable.

L’apparence, ce que l’on voit.

Il faut imaginer que l’observateur ouvre une porte et découvre par hasard la scène. Il voit une salle vide aux murs noirs opaques et au sol gris avec un  plafond-ciel légèrement bleuté et trouble. Devant lui, à droite, un seau rouge avec à coté une brosse, rouge également. Six  bottes, à raison de 3 par mur, noires et brillantes, espacées le long des parois, se font face. Elles accentuent la perspective… Au fond, au centre, sur une ouverture rectangulaire d’une grande clarté, se détache un personnage brillant dont les vêtements semblent trop longs. Il tient un seau rouge dans une main. Il s’en va ou revient, on ne sait pas. 

Le premier degré l’architecture : les lignes de force.

L’angle de ligne de force imaginaire qui relie les deux seaux est différent de ceux qui construisent l’ordre du tableau. Cette ligne invisible mais présente, le  déstabilise. Elle est incongrue, de telle sorte que ce qui était prévu par les SS, ce qui était le destin naturel de Sam va être bousculé. La mort ne sera pas au rendez-vous. Tout ce qui était ordonné par les verticales et les  horizontales comme dans un dessin d’architecte est détruit par cette ligne imprévue.

Mais déjà le tableau n’était pas vraiment symétrique. Il y avait une légère différence entre les murs qui ne débutaient ni n’arrivaient comme ils l’auraient dû. De même, les bottes ne sont pas impeccablement alignées sur  les deux murs. La tableau était malgré tout déjà déséquilibré comme si Sam,  par sa seule présence, avait  perturbé l’ordre immanent des SS.

Le second degré : les matériaux

Ont été utilisés, l’huile, l’acrylique, des  pigment purs, le cristal, des métaux, des sables, la terre de Jérusalem, la terre d‘Auschwitz, du carton, des feuilles mortes d’arbres, du goudron, des cendres.

Sur cet espace clos où l’on se sent enfermé comme dans une prison ou un couloir, celui de la mort, il n’y a qu’une seule ouverture au fond de la pièce. Elle est lumineuse mais immatérielle.

Les condamnés précédents ont été gazés et sont devenus fumées et cendres, pourtant ils sont présents. Ils sont collés sur les murs. Ils sont devenus des  feuilles mortes entassées et confondues en masses informes. Ces feuilles sont là pour témoigner à jamais (Cf. le tableau du soleil de Birkenau). Pourtant une observation attentive parvient à distinguer que chacune des feuilles peut être considérée individuellement.

Ces murs sont gardés par des bottes luisantes impeccables et inutiles car illusoires, elles sont en carton.

Le personnage est fait de morceaux de cristal. Il vient de la lumière mais il est aussi lui-même porteur de lumière. Il est surtout extraordinairement étrange. Pourquoi brille-t-il autant et par des centaines de facettes qui renvoient la clarté dans toutes les directions ? De surcroit son aspect est toujours différent selon les lieux d’où on l’observe. Part-il ou revient-il ?

Les terres de Jerusalem et d’Auschwitz sont confondues au sein du tableau.

Le troisième degré, les nombres

1-2-3-4-5-6 et la multitude font référence à la Torah et à la symbolique des nombres.

Au point de fuite, au centre décalé vers le haut du tableau une seule et grande clarté. En relief sur cette lumière un seul personnage. Il tient un seau rouge. Soit deux lumières différentes et des centaines d’éclairs variables et changeants.

Au premier plan deux outils rouges: d’abord un seau, le même seau que celui tenu par le personnage et une brosse. Ce sont les outils de la propreté mais aussi ceux de la liberté.

Trois sentinelles opposées portant six bottes gardent l’ensemble. La position des bottes est désordonnée, inusitée, incroyable.

Quatre surfaces représentées par deux trapèzes noirs et deux trapèzes gris forment la salle. Ils aboutissent au rectangle de clarté. Ce qui forme cinq surfaces.

Des centaines de feuilles entassées et sans ordre mélangées à des cendres et du goudron figurent les cadavres brulés.

Le quatrième degré, les outils et les vêtements

Les deux seaux.

Ces outils sont le même seau à un moment différent. Celui que l’on voit d’abord avec la brosse au premier plan est celui qui était offert au regard de tous les déportés présents dans la salle. Seul Sam a vu en lui l’instrument de sa liberté. C’est donc le seau qu’il emporte avec lui et dans lequel il a mis la brosse qui a nettoyé en même temps le sol et toute la souffrance,  la honte et l’humiliation de son état de condamné à mort. Il était à genoux devant les bottes mais c’est pour mieux se redresser et partir dans la vie. Il revient plus tard avec le même seau rouge comme la vie.

Les bottes des SS.

Il s’agit de trois paires de bottes qui logiquement devraient être l’une à coté de l’autre pour former les paires idéales. Elles représentant à la fois la mort organisée, l’ordre absolu et la force écrasante nazie. Pourquoi sont-elles de part et d’autre de la pièce ? Et où sont les SS de garde ? Où sont-ils partis ? En tout cas leur esprit de vigilance a failli. La métaphore est évidente. Les SS ne sont plus là, ils ne voient pas ce jeune garçon qui passe devant eux à leurs pieds et va s’enfuir bientôt. Leur surveillance est trompée et leur rôle, leur seule mission qui est de surveiller la pièce et les prisonniers est bafouée. Comble de la dérision de ces soldats sous les ordres de la mort, si les bottes brillent, leur mental est opaque, absent. Leur esprit comme leurs corps sont ailleurs comme leur équilibre. Eux-mêmes sont alors humiliés et ridiculisés par un enfant qui veut vivre.

Le vêtement de lumière.

Le bourgeron zébré infamant du déporté, trop grand pour Sam car il n’a que 14 ans, a disparu. Il est devenu armure de cristal avec ses épaisseurs de protection et ses multiples  facettes renvoyant des rayons éblouissants tout autour. Cet étrange costume de lumières représente symboliquement toutes les inventions et talents de Sam. Il ne le sait pas encore mais au moment où il quitte cette salle des condamnés, il a déjà prouvé son exceptionnelle intelligence et utilisé son esprit créatif qui l’animeront toute sa vie.

Le cinquième degré, la lumière et le souffle de l’impalpable.

Et si les trois SS avaient accepté que Sam puisse s’échapper ? Et s’ils avaient eu cet esprit de mansuétude, ce sursaut d’humanité, ou même d’amour qui les auraient conduits à accepter l’évasion de cet adolescent ? Et s’ils avaient accepté de donner une chance à un déporté ? Cette charité a existé et l’exemple de Max Hecht qui a été épargné de la mort par pendaison à un arbre de la cour du camp, par un SS qui l’a laissé partir, le prouve (Cf. l’entretien avec Max Hecht et le tableau de son arbre).

Ou plus miraculeux encore, n’est-ce pas le doigt de Dieu qui a clos les yeux et la vigilance des gardiens et que la Providence a voulu que Sam survive pour devenir ce précieux conseiller des Grands Leaders Internationaux et promouvoir la Paix dans le monde ?

Alors, et la position ambigüe du personnage de cristal qui part et qui revient dans la clarté le montre. Cette silhouette est à la fois Sam qui s’est enfui, et cet être de lumière, cette sorte d’ange qui revient, avec dans la main le seau de la Vie, car la Vie est rouge comme le soleil levant et le sang. Est-il alors l’ange annonciateur et rédempteur ? Il est de toutes façons l’aboutissement, le point central du tableau, celui qui apporte non seulement la clarté mais aussi la respiration et le souffle de la liberté. Il palpite dans la lumière et ne s’éteindra jamais.

Avec Samuel Pisar et Irina Bokova, Directrice Générale de l’UNESCO, le jour de l’inauguration de l’exposition des tableaux sur les RESCAPES DE LA SHOAH à l’UNESCO le 27 janvier 2014


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