Régine Jacubert

2012 - 09 - 01 - Alain Husson-Dumoutier - IMG_2515« Il faut savoir donner pour recevoir » 

 

Déportée, Regine Jacubert n’avait pu trouver pour se vêtir, qu’un sac à pommes de terre et un caleçon d’homme. Mais son moral n’était pas entamé, elle a su maintenir autour d’elle une atmosphère courageuse.

Le tableau la représente revêtue d’une toile de jute mais le visage est fondu dans la lumière.

120x90cm

Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwitz

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Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwitz

cmHuile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwitz

Capture d’écran 2015-07-07 à 21.47.40Régine Jacubert Présentation

 

Née à Zagorow en 1920.

Arrêtée le 21 Juin 1944, par Klaus Barbie à Lyon en tant que résistante, elle fut ensuite transférée à Auschwitz le 31 Juillet 1944.

Elle rentre finalement en France le 3 Juin 1945.

 

Quand vous êtes-vous sentie libre ?

Après un long moment de silence elle répond : « quand j’ai commencé à me battre de nouveau pour avoir le droit de vivre ».

Nous sommes d’une famille modeste. Après la guerre je suis revenue pour travailler au marché, mon frère était malade et une tante nous a recueillis. Le marché à Nancy est tous les jours, du matin au soir, mais il fallait que j’aille demander l’autorisation à la mairie.

J’ai été reçue par le Maire, à ma demande il a répondu : «  la place du marché est réservée au Français. »

 Je me suis mise en colère et je lui ai dit :« je pense que j’ai le droit de titre de Français autant que vous. »

« Comment ? »

« Je ne sais pas ce que vous avez fait pendant la guerre, mais moi je sais ce que j’ai fait » (Régine Jacubert a été arrêtée en tant que résistante à Lyon par l’équipe de Klaus Barbie).

Je lui ai alors montré mes papiers de résistante et j’ai eu mon autorisation.

Petit détail pourtant, quand je suis arrivée, les autres commerçants ont dit : « voilà les polacks qui reviennent ».

« Pardonner pour vivre ? » je cite à Madame Jacubert la phrase de Sam Braun.

Elle répond : « le pardon n’est pas possible et lorsque Boris Cyrulnik parle de résilience, je ne suis pas d’accord. Je reconnais que Mr Pierre Marie a été exceptionnel pour moi quand il a fait de vrais faux papiers en 1940. Je peux pardonner pour ce qui m’est arrivé. J’étais dans la résistance, j’ai donc pris mes risques. Lorsque Barbie m’a arrêtée, je l’ai regardé en face et je lui ai dit : « je suis une résistante ».

Mais je ne peux pas pardonner qu’on ait gazé des enfants.

Et la vie dans le camp ?

J’étais la plus petite dans le camp et j’avais l’air de Charlot : pas de cheveux, rasée, un caleçon d’homme, deux chaussures droites attachées avec des ficelles, un sac à pomme de terre sur mon dos attaché avec des ficelles et je peignais des grenades.

En me voyant le Commandant du camp riait tellement qu’il me mettait des paires de claques, pour éviter quu’une complicité naisse entre les prisonniers et les geôliers

Mais j’ai constamment gardé ma dignité.

Le pire moment c’est quand j’ai volé les pommes de terre, j’avais trouvé l’endroit. Ida me servait de guet et j’allais dans la cave voler les pommes de terre.On les prenait et quand nous étions à l’usine, nous les faisions cuire dans un four et à l’appel  du soir on a demandé «  Qui a volé les pommes de terre. Qu’elle sorte des rangs ! Ida m’a dit, « Ne te dénonces pas tu vas aller à Gross-Rosen.

ndlr Grosss-Rosen étaitt un camp de concentration sous camp de celui de Sachsausenprès de Wroclaw

Mais je suis sortie et j’ai dit en la regardant droit dans les yeux: « Si vous aviez une amie qui vous a aidé, l’auriez vous dénoncée ? »Elle m’a simplement frappée.

Mais ce qui m’a le plus marquée ce sont les sélections. Un jour on m’a dit « éloigne-toi d’Eva », ce que j’ai fait et Eva,sélectionnée, a disparu.

Comment avez-vous résolu vos problèmes d’existence après la  libération ?

En me battant, et laissez moi vous livrer une anecdote. A mon retour, j’ai fait un esclandre dans un café en plein centre ville de Nancy, car quelqu’un s’était permis de dire. « Les Polacks n’ont pas le droit de venir au marché ».

Je suis alors montée sur une table et pour me montrer d’avantage j’ai rajouté  une chaise sur la table et j’ai dit  « Le premier qui me parle de Polacks, il reçoit la chaise sur la gueule »

Plus jamais on ne parla de Polacks !

Croyez-vous en Dieu ?

Je ne crois ni en Dieu, ni au Diable. Pourtant mon père était très religieux et il travaillait dans une entreprise de chocolat, mais après nous avoir donné à manger il travaillait sur la Torah et le Talmud avec des amis. Moi, je crois en l’homme et en la volonté. Quand je parle aux jeunes, je parle de force et de faiblesse. Par exemple, quand je suis arrivée à Auschwitz, j’ai décidé que je n’aurai jamais faim, et je n’ai jamais eu faim.

Je crois aussi en la force de l’échange. Par exemple, mon frère est arrivé à Auschwitz comme moi, et nous nous étions perdus de vue. Moi j’étais à Birkenau (Birkenau est à 4 Kms d’Auschwitz).

J’avais perdu mon frère, je ne savais pas s’il était vivant. Mais un jour j’ai entendu parler français parmi les prisonniers, alors j’ai crié, et l’un des prisonniers a dit : « Jérôme ta sœur est là ».

Alors il m’a regardée et m’a fait signe qu’il ne voyait plus mes cheveux, j’avais été rasée et il a crié « Tiens bon  je tiendrai », j’ai alors crié moi aussi « Je tiendrai », et nous sommes revenus tous deux d’Auschwitz. Et là je crois que lorsque nous avons la responsabilité d’un autre on est encore plus fort.

Je dis : « le faible soutien le fort ».

Je crois surtout en la vie, j’ai une volonté de vivre mais je ne crains pas la mort, je l’ai côtoyée, je la connais bien.

Et je pense : « IL FAUT SAVOIR DONNER POUR RECEVOIR »

Comment voyez-vous votre vie maintenant ?

Je crois que j’ai donné et j’ai tout reçu. J’ai eu un mari extraordinaire, il était l’inverse de moi.

Je n’ai rien à envier et je n’ai pas à me plaindre. J’ai accompli ce que je devais accomplir. Il faut savoir accepter. Il faut prendre la vie comme elle est.

Quand nous citons la phrase de Madame Kolinka « Penser, là bas c’est la mort »,  elle répond : « Moi c’est l’inverse, chaque personne a son monde et il y avait par exemple dans les prisonnières une journaliste de Nice qui était obsédée par la nourriture, dès qu’on arrivait sur le lieu de travail elle parlait de melons farcis…». Mais j’ai rencontré aussi Mickaela, une amie qui était de la haute bourgeoisie roumaine qui m’a fait connaître son monde. J’ai appris grâce à elle qu’il y avait autre chose que mon monde et cela m’a aidée.

Il y a aussi, cette femme extraordinaire qui s’appelait Marisa, qui était l’amie de la commandante du camp, qui était habillée avec pantalon et veste de cuir avec une cravache, on croyait que c’était une allemande et le dernier jour j’ai découvert qu’elle parlait Yiddish, qu’elle était juive …  J’ai servi à sa vengeance sur la commandante, car elle avait vu son mari et son enfant partir vers la chambre à gaz. Grâce à un subterfuge, elle a pu remettre la commandante aux autorités russes quand ils ont libéré le camp.Moi, je n’ai jamais eu le sentiment de vengeance. J’avais la chance de parler les langues du camp, le polonais, l’allemand et le Yddisch.

 Que s’est il passé quand vous êtes revenue à Nancy ?

Lorsque je suis rentrée j’ai été accueillie par ma tante qui était comme une sœur et le deuxième soir tout Nancy est venu. Tout le monde me posait des questions : »Tu n’as pas vu mon frère , ma sœur ? » Et surtout « Comment cela se fait il que tu sois rentrée ? ».

Cela m’a « tuée » pour longtemps. Les survivants étaient devenus des coupables et cela à duré longtemps. Pendant 20 ans je n’ai pas parlé.Et puis, peu à peu, mes amis du 55, et  mon frère, nous avons réussi à expliquer.

Vous parliez de haine tout à l’heure ?

Comment peut-on devenir Kapo ? Et je pense que tout le monde peut devenir Kapo.Il suffit de prendre un bâton et de penser que quand on a tué l’autre on est resté vivant.J’avais plus de haine pour les Kapos que pour les Allemands.

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signe marquant le  quartier du capo. Musée de Beit Lohemei Hagetaot

Que pensez-vous des jeunes allemands d’aujourd’hui ?

Je ne peux pas leur en vouloir, et je vais vous raconter une anecdote.

Je n’étais jamais retournée à Berlin, quand une nièce m’a dit : « il faut que tu comprennes le travail qu’ils ont fait, il faut aller à Berlin ».  Je dois avouer que j’étais très impressionnée et par exemple dans un cimetière avec des allées,  j’ai eu à nouveau l’impression que j’allais vers « une sélection ».Le dernier soir nous allons manger une pizza et à côté de nous il y a un couple d’allemands d’une cinquantaine d’années et ma nièce me dit : « Ils n’arrêtent pas de te regarder ! ».Au moment de s’en aller, l’homme s’approche de moi et me dit : « où avez-vous appris à parler cet allemand ? ». Et  je lui réponds  en enlevant mon manteau :  « Est-ce que vous savez qu’il y a eu une guerre et des camps de concentration ».

« Oui répond -il » il avait 52 ans.« Avez-vous des enfants ? »« Oui, ils ont 20 et 21 ans » répond-il.

« Alors, vous leur direz que vous avez vu une femme tatouée par leur grand-père !».Et je lui ai montré mon numéro sur mon bras !

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Madame Jacubert devant son tableau le 27 janvier 2014 à l’UNESCO

 Que s’est il passé quand vous êtes revenue à Nancy ?

Lorsque je suis rentrée j’ai été accueillie par ma tante qui était comme une sœur et le deuxième soir tout Nancy est venu. Tout le monde me posait des questions : »Tu n’as pas vu mon frère , ma sœur ? » Et surtout « Comment cela se fait il que tu sois rentrée ? ».

Cela m’a « tuée » pour longtemps. Les survivants étaient devenus des coupables et cela à duré longtemps. Pendant 20 ans je n’ai pas parlé.

Et puis, peu à peu, mes amis du 55, et  mon frère, nous avons réussi à expliquer.

Vous parliez de haine tout à l’heure ?

Comment peut-on devenir Kapo ? Et je pense que tout le monde peut devenir Kapo.Il suffit de prendre un bâton et de penser que quand on a tué l’autre on est resté vivant.J’avais plus de haine pour les Kapos que pour les Allemands.

Et Dieu ?

Qu’a-t-il fait Dieu ?Mais je fais Kippour pour respecter mes parents.

Je vais vous raconter une  autre anecdote :

J’ai découvert un jour un oncle que j’avais en Amérique un frère de mon père. Je voulais connaître cet oncle et à l’occasion d’un mariage  chez lui je suis allée aux Etats Unis avec mon mari.Nous sommes allés au mariage et mon oncle m’a dit « Viens je vais te présenter au Rabbin, celui qui procédait à la cérémonie du mariage. »Et lorsque le Rabbin me voit,  il me couvre du thalit et me dit : « Ton père est l’homme qui m’a marqué le plus dans ma vie ».Ce jour là, j’étais fière.Par exemple, mon père n’a jamais dit à ses fils « vous allez à l’école avec une kippa » la religion se vit à l’intérieur.

Que pensez-vous alors du mal ?

Le mal absolu c’était Mengele  (médecin d’Auschwitz,) Klaus Barbie, Alois Brunner (Directeur du camp). Quand j’ai été arrêtée et que j’ai vu Klaus Barbie, je suis rentrée dans la pièce et je me suis  dit « Je le connais. J’ai ressenti un immense mépris : il ne mérite pas d’être un homme. Puis une haine pour ce qu’il a fait subir autour de lui à Lyon. Je ne pardonnerai jamais les chambres à gaz.

Quel est le message que vous voudriez transmettre aux jeunes ?

Etre un être humain, être un homme.

Conclusion

Madame Jacubert a une très forte personnalité, passionnante, passionnée.L’âge ne la touche pas, femme de conviction et de courage elle est un exemple extraordinaire de force et de volonté. Elle est encore d’un dynamisme étonnant , admirable.

Commentaires sur le tableau

Madame Jacubert précisa que le  vêtement qu’elle portait  dans le camp était  un sac de pommes de terres en jute. C’est ce sac qui a donné le thème du tableau. La main du SS qui la frappe a été peinte puis effacée, parce qu’elle ne pouvait pas la toucher.

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Régine Jacubert et Maxi Librati, tous deux rescapes d’Auschwitz, le 27 janvier 2915 à la Mairie de Paris

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tableau de Régine Jacubert détail 



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