Yvette Patino – Lashkar

20130504_182406 « Pas de racisme »

 

Yvette Patino a 14 ans. elle joue encore à la poupée et à la balançoire dans le jardin de ses parents quand elle est arrêtée et qu’elle part en déportation.

La balançoire est désormais vide.

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Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwitz

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Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwitz

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Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwitz

Capture d’écran 2015-08-17 à 17.16.34Yvette Patino-Lachkar presentation

 

Etat Civil :

Madame Yvette Patino-Lachkar

Née le 12 octobre 1928  à Nemours (Algérie) venue en 1936 à Marseille.

Son père mutilé de guerre avait droit à une place prioritaire de gestionnaire de cantine militaire.

Présentation

Numéro A 5546 convoi N° 74

Madame PATINO, à 84 ans, présente un visage serein aux traits réguliers et nobles. Cette femme qui a été trés belle présente un beau visage régulier, élégant et noble . Son regard demeure  intense, doux et résolu.

Elle est née dans une famille comportant six filles et deux garçons. Quatre des filles ; Yvette, Juliette, Alice et Lucie et les 2 garçons ont été arrêtés et déportés. Les deux garçons sont morts  à Auschwitz, les 4 filles  sont revenues vivantes de la déportation..

Son mari François a le même âge qu’elle, ils se sont mariés en 1953 et ont eu trois enfants : deux filles et un garçon.

Leur maison sise dans une résidence domine Antibes, elle possède un jardin, l’atmosphère est douce, calme.

Quand vous êtes-vous sentie libre ?

Le jour de la libération, c’était, je crois le 8 mai 1945, mais dans le camp je n’avais pas d’émotion. Je n’ai pas réalisé au départ que j’étais libre. Je voulais vivre. Mes 3 sœurs avaient été déportées comme moi, j’ai appris par la suite qu’elles étaient aussi libérées. J’étais à Thérésienstadt, en fait à Chopau près de la frontière Tchèque.

J’étais partie en novembre 1944 pour travailler à Chopau dans une usine qui fabriquait des motos.

Dans le camp à Auschwitz, j’avais la volonté de survivre. On était comme des chiens. Quand nous avons été arrêtées avec mes soeurs, j’avais 15 ans les autres avaient 17, 20, et 24 ans,   nous avons été arrêtées le 19 avril 1944 par la Gestapo  Française.

Mon père était un grand mutilé de la guerre 14/18 il ne pensait pas qu’il pouvait être arrêté en raison de ses états de service. Moi j’étais dans notre jardin, je faisais de la balançoire, j’avais 15 ans j’étais encore une petite fille, je jouais à la poupée.

Ce sont les Soviétiques qui m’ont libérée.  J’ai été remise aux troupes américaines à Prague durant quelques semaines (3 ou 4) puis on m’a laissée partir de Prague en avion pour arriver à Lyon. Je ne suis pas passée par Paris ni par l’hôtel Lutetia.

A Prague  on nous a fait écrire sur du papier hygiénique à nos familles et j’ai écrit à ma mère.

Arrestation

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les sœurs Lashkar peu avant l’arrestation. Yvette est la première à droite.

Quand j’ai été arrêtée à Marseille le 19 avril 1944, c’était à coté du  bar tenu par mon père..  Mes parents  tenaient un bar-restaurant. Il y avait des consommateurs et on nous a arrêté les 4 sœurs ensemble. On voulait prendre ma mère, mais j’ai dit « Prenez-moi plutôt », c’est ce qu’ils ont fait. Un consommateur s’est occupé du reste de la famille et  a emmené ma  plus jeune sœur avec ma mère et deux petites nièces. Il les a cachées,  protégées et nourries jusqu’à la fin de la guerre. Il est devenu mon beau-frère. Le jour il travaillait aux tramways et la nuit il  travaillait dans une usine pour pouvoir les nourrir.

On nous a arrêtées et je suis partie par le convoi N° 74 de Drancy le 20 mai 1944, avec mes sœurs, et mon père.  Mes frères furent arrêtés en novembre 1943..Ils étaient en attente de rejoindre un maquis. Ils ont été dénoncés par des voisins.

Ndlr Dans le convoi N° 74 il y avait 1200 personnes dont 180 enfants,  190 hommes ont été sélectionnés pour le travail du N° 5529 A au N° 5716   (source Serge KLARSFELD)

– La vie dans les camps

Là-bas j’étais découragée, je savais vraiment que j’allais mourir. Je ne pleurais pas. On était des bêtes, on ne pensait qu’à manger. J’étais séparée de tout. Je n’étais pas avec mes sœurs, j’étais avec des Polonaises qui me battaient pour me prendre mon pain. Je le cachais sur ma poitrine. Notre seul souci était d’essayer de vivre, d’essayer de se cacher, de se débrouiller. On ne pensait pas aux autres.

 Le jour où j’ai vu qu’on pendait Maya, j’ai pleuré, non pas parce qu’on pendait Maya, mais parce que le petit morceau de margarine qui était sur mon pain était tombé par terre.

Je suis vivante par une série de miracles. Quand je suis arrivée j’étais déjà malade, j’avais la scarlatine, on m’a mise au « Revier » j’avais 40 degrés de fièvre, on m’a lavée avec une brosse de chiendent, on m’a couchée sur une « coya » à côté d’une personne qui était morte. J’ai dormi à côté d’une morte.

Puis lors de la sélection le matin, je n’ai pas été sélectionnée. Je ne sais pas pourquoi ?

Les gens s’organisaient (s’organiser c’est voler). Je me souviens : c’était terrible, une amie déportée en face m’appelait « Yvette donne-moi du sucre ! » j’ai demandé à une infirmière du sucre qu’elle ne pouvait pas  me donner.. Cette femme est morte dans la nuit.

Il y a eu aussi un autre «  miracle », quand Mengele , je ne suis pas sûre que ce soit lui..  En tout cas un médecin allemand m’a sélectionnée pour partir pour l’usine de Chopau. En fait un docteur polonais m’avait retirée de la liste pour mettre une Polonaise à ma place, mais le médecin allemand voulant montrer que c’était lui qui commandait a retiré la Polonaise et m’a remise sur les partantes.

Lorsque je suis sortie du « Revier » on m’a prise pour ramasser les cadavres et les mettre dans les wagonnets. Là aussi j’ai pleuré quand un wagonnet s’est renversé, non pas à cause des cadavres mais parce que je n’avais pas assez de force pour les ramasser.

On n’était pas des êtres humains. On ne peut pas s’en rendre compte.

-Le Retour

Ma lettre est arrivée au bar. Elle est quand même parvenue à ma mère, malgré  le fait qu’elle n’habitait  plus là.

Quand je suis arrivée au bar  j’étais avec une amie déportée .Son père était venu la chercher à la gare et je l’accompagnais. Il n’y avait plus ma mère. J’ai hurlé et les gens me regardaient car  j’avais une veste d’Allemand sur le dos. Je pesais 29 kilos. Les gens ne comprenaient pas.

Mais un certain Mr Blanc savait où était ma mère et il m’a emmenée. Quand je suis arrivée ma mère et ma sœur pleuraient et moi je riais.

Je n’étais plus normale.

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Yvette Lashkar peu avant son mariage avec François Patino

Que pensez-vous de Dieu ?

Je ne suis pas vraiment croyante, ma religion c’est les déportés. Je ne peux pas croire que Dieu ait laissé faire  cela.

Mon père était très croyant. Quand il est arrivé à Auschwitz, je me souviens, il est descendu du train, il a trouvé des « talits » (châles de prière ) par terre, il les a embrassés et a dit « C’est fini ma fille ». Je ne l’ai plus revu après.

Je ne peux pas comprendre qu’on ait pu faire cela. Qu’on ait voulu supprimer un peuple, une race ; Pour  moi, être juif c’est  être la reproduction de tous ces morts.

Mes enfants ne sont pas croyants. Je fais le Grand Pardon quand même, mais c’est par rapport à ma famille. Mais ils se sentent très juifs

NDLR .Son mari intervient alors pour dire qu’en raison de son état de santé elle est dispensée du grand pardon « Ce serait pécher que de faire le grand pardon dans son état » : aurait dit le Rabbin

Qu’avez-vous fait la première année ?

Je ne pouvais rien faire j’étais malade, j’ai donc été en maison de repos six mois à Creil.  J’ai appris un métier ; la couture et l’OSE m’a aidée.

Ma belle-sœur m’avait déjà donné des leçons de couture. J’ai alors travaillé dans un atelier. J’avais envie de m’amuser, de vivre surtout. Avec mes sœurs on riait on faisait les folles.

Puis je me suis mariée en 1953 avec François PATINO, voici bientôt 60 ans.

Nous nous sommes rencontrés dans un bal, mais je ne pouvais pas avoir d’enfants. Les médecins me disaient que je ne pourrai jamais en avoir. Pourtant ma première fille Lydia est née le 9 juin 1957, ma deuxième fille Nadia en 1961 et mon fils Mickael, alors que l’on ne s’y attendait pas, en 1969.

Que pensez-vous de cette période ?

J’ai tout fait sans y penser. Quand je suis rentrée, les gens voulaient nous faire parler mais ils se moquaient de nous, ils ne croyaient pas ce que l’on racontait.

J’ai témoigné devant des enfants deux ou trois fois, quand on me l’a demandé. C’était des élèves de 4ème il y a 3 ans. J’ai été bien reçue mais je ne veux pas remuer ces souvenirs. J’ai arrêté.

Mais surtout, quand j’y pense, j’ai été heureuse de retrouver ma mère et mes sœurs. Il y a une grande tendresse entre nous, nous sommes originaires de Tolède, des Séfarades. Tous les samedis, pendant des années, nous étions réunis pour le Shabbat, les quatre sœurs et les enfants.

Par la suite, j’ai quitté l’atelier pour  travailler la couture à la maison.

 Que pensez-vous de votre vie ?

J’ai été heureuse tout le temps avec mes enfants. Maintenant je pense que j’ai trop oublié mon père et mes frères.

Mon fils vit en Angleterre. Mes filles m’ont dit qu’elles ont essayé de se suicider à cause du numéro que j’ai sur le bras, elles ne veulent pas me voir malade.

Mes trois enfants m’ont donné chacun deux petits enfants. J’ai même une petite-fille qui fait un Master à l’Université sur « le rire en Afrique noire ». Elle est actuellement au Paraguay pour étudier les  Guaranis.. Il s’agit de la seconde partie de son Master.Ma vie est belle, j’ai une famille, la famille m’a sauvée.

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Madame et Monsieur Patino le 29 janvier 2013

Quels sont le mot, la phrase, le geste  qui vous on fait le plus tenir durant toute votre vie ?

Je ne me suis jamais découragée, pourtant à Auschwitz un jour j’ai voulu aller me précipiter sur les fils de fer barbelés mortels qui entouraient le camp et à un moment, je n’ai pu avancer d’avantage. J’étais arrêtée. Et je n’ai plus jamais pu m’approcher de ces fils de fer barbelés, j’avais un blocage.

Par la suite quand je suis allée en Israël, alors que ma mère était malade, j’étais avec des amis déportés et nous sommes entrés dans le tombeau de David, où je voulais aller prier pour ma mère. Je me suis mise derrière mais je ne pouvais pas dire le mot « Maman », c’est le mot «  Papa » qui me venait à l’esprit.

Je suis sortie pour reprendre mon calme et je suis de nouveau entrée dans le tombeau. Mais à nouveau c’est le mot de « Papa » qui s’imposait.

Quand je suis revenue à Marseille voir ma mère, je le lui ai dit en m’excusant. Je n’ai pas pu prier pour toi Maman et je lui ai expliqué,  elle m’a répondu  « c’est bien ma fille ! ».

Avez-vous  de la haine ?

J’en veux plus aux Français qu’aux Allemands. Ils nous ont trahis.

Mon père était un héros de la guerre 14/18, décoré et mutilé. Ils l’ont dénoncé. Je n’ai pas de haine mais de la rancœur.

Je refuse de parler de cela maintenant.

Un jour en Espagne, j’étais au restaurant et ma petite fille qui jouait, attirait l’attention. Un couple d’Allemands  était à table et la femme voulait lui parler. Je me suis précipitée pour prendre mon enfant dans les bras : «  Vous ne l’aurez pas ! ».

Pourtant maintenant tout s’estompe. Ma voisine est Allemande, elle est venue me voir pour demander des nouvelles de ma santé. Nous avons parlé, elle a vu mon bras, je lui ai expliqué et elle m’a dit « Dans votre cas, je serais pire que vous ».

Et Israël ?

C’est un beau pays, mais je ne peux pas l’habiter. Je me sens près des gens en Israël, ils ont bâti le pays. Il est normal que les Palestiniens aient une terre, mais tous les juifs aussi. Ils ont été chassés de tous les pays….

Je n’ai jamais voulu vivre en Israël.

Quand je suis rentrée des camps on nous a demandé si on voulait partir, mais je ne voulais pas vivre en kibboutz. Mes quatre sœurs non plus. Je ne voulais pas quitter ma famille.

Avez-vous un mot une phrase à transmettre aux jeunes générations ?

NE SOIS PAS RACISTE

PAS DE RACISME

FAIRE ATTENTION

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 Conclusion

L’intensité de l’émotion qui règne au cours de l’entretien empêche parfois Madame PATINO de s’exprimer. Ses souvenirs parfois se confondent. Son mari très attentionné essaye de l’aider et de ramener à la surfaceles évènements qui ont quitté sa    mémoire. On sent que les moments les plus douloureux sont escamotés.

L’amour et le respect qui les lient sont impressionnants.

L’entretien se termine sur une note plus gaie, Monsieur PATINO parle de son métier, des différentes chances qu’ils ont eu dans leur vie, le fait  d’avoir des enfants, une maison, un beau métier.

Quelques photos concluent notre entretien, on ne peut pas s’empêcher de se tenir la main…. Puis de s’embrasser en se quittant.

 Commentaire

Yvette Patino a 15 ans. Elle joue encore à la poupée et à la balançoire dans le jardin de ses parents quand elle est arrêtée . Elle  part en déportation en lieu et place de sa mère.

La balançoire est désormais vide. Ses cordes sont remplalcées par des fil de fer barbelés. Ceux  sur lesquel elle a été tentée de se jeter pour mourir.



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