Dorka Sternberg

2012 - 09 - 01 - Alain Husson-Dumoutier - IMG_2501 final« Faire le bien »

 

Dorka a gardé ses yeux d’enfant bien qu’elle soit grand-mère.
Des camps elle se souvient surtout de l’horreur de l’enfermement. son souhait le plus intense serait que tous les toits des maisons soient translucides pour que l’on puisse voir le ciel et s’échapper.

C’est pourquoi j’ai souhaité la représenter levant le visage vers les 3 oiseaux qui symboliquement traversent l’espace et le temps.

120×90 cm

Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwitz

120×90 cm

Huile sur toile, Pigments purs, Sables des plages du débarquement, Terre d’Auschwitz

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Capture d’écran 2015-07-18 à 20.26.50DORA STERNBERG Présentation

 

Née le 10 janvier 1926 à Sheskotowa  (Pologne).

Dora vit dans  le  ghetto de Sheskotowa avec ses parents. Elle est  arrêtée le jour de Yom Kippour de 1942 avec son frère pour travailler dans une usine. Son père, sa mère et sa petite sœur de 8 ans sont arrêtés également  pour être exterminés à Treblinka. Elle ne les a jamais revus.

La rencontre se tient  dans le nord d’ Israel ,dans le Kibboutz Beit Lohemei Haghetaot

Quand vous êtes vous sentie libre ?

La liberté morale, je l’ai ressentie dans le ghetto.

Mon père m’a expliqué que les biens matériels ne sont pas importants, que ce qu’il faut, c’est rester humain.

Cela se démontrait quand il faisait des choses spirituelles interdites.

Ma liberté consistait à enfreindre les interdictions que les Allemands voulaient imposer : prières, études privées dans le ghetto par exemple.

Mais ma liberté physique a pu s’exprimée à son comble pendant 3 jours quand les Russes sont rentrés dans la ville.

Nous avons chanté alors tous les hymnes de la liberté : 3 jours de fête !

Puis, après ce fut la décompression, la chute en comprenant les atrocités qui furent perpétrées, notamment, à la vue des listes de noms des disparus.

Alors nous avons compris, seulement, que nous étions seuls.

Pourquoi moi ? Pourquoi moi, je suis là, alors que mon père, ma mère et toute ma famille sont morts ?

Que faire, où aller ?

Vint alors en moi un sentiment terrible de culpabilité.

Je dois dire aussi, que la création du kibboutz a certainement été pour moi une forme de liberté. L’idée de fonder ce kibboutz spécifique Lohamei Haghetaot qui signifient Les Combattants des Ghettos et leur rend hommage, nous est venue immédiatement après la guerre, encore dans le ghetto.

On cherchait à réparer le monde, à faire des choses positives pour l’améliorer. Nous croyions dans le Bien et dans notre volonté qu’il n’y ait plus de guerre.

J’ai rêvé que les maisons auraient des toit de vitres pour voir le ciel bleu et les étoiles.

Pendant un an après la libération, qu’avez-vous fait ?

Itzchak-Antek ZUCKERMAN, Tsivia sa femme, Haika GROSSMAN, tous combattants, pionniers, sionistes, au lieu de monter eux-mêmes immédiatement en Israël comme ils y aspiraient de tout leur être, ont décidé de retarder leur Aliya pour organiser la jeunesse totalement éparpillée, former les jeunes à la vie communautaire pour les préparer à vivre en Kibboutz. Ainsi, ils sont allés de ville en ville, à la rencontre des communautés juives délabrées et à la recherche des jeunes intéressés par Israël.

J’ai rencontré Antek en février 1945, j’avais 18ans, il en avait 31.

C’était un vrai leader. Nous étions tous orphelins, même les plus jeunes car nos parents avaient été assassinés.

Antek nous a dit de ne pas rester en Pologne et de créer un kibboutz en Israël pour y vivre libres et à la mémoire de tous ceux que la Shoah avait assassinés

Il nous a également dit : « Venez-tous à Varsovie pour apprendre l’idéologie des kibboutzim. »

Antek était un combattant du ghetto de Varsovie. Il était le commandant adjoint de Mordeh’ai ANIELEVITCH, chef de file de la résistance armée dans le ghetto. Il a vécu dans la clandestinité pendant toute la guerre. Son charisme nous donnait beaucoup de confiance.

J’ai ainsi participé sur ses conseils à un séminaire pour devenir l’une des cadres de la jeunesse et de son organisation.

J’étais tellement prise par ce travail que je ne pensais même plus à moi-même.

En 1946, par exemple, j’ai rencontré un neveu de ma mère, il avait 25 ans.

Nous nous sommes embrassés et il m’a proposé le mariage, je lui ai dit : « Je ne suis pas libre », j’étais trop passionnée par ce que je faisais. Ce n’était pas simple. Mon but était de redonner confiance aux enfants.

Il a voulu partir aux Etats-Unis et il a d’abord vendu ses 2 maisons et m’a donné 30.000 zlotys. Je ne les ai pas gardés, je les ai donnés au kibboutz (Lohamei Haghetaot, d’abord fondé à Varsovie, ensuite « exporté » en Israël)  pour acheter des vêtements pour les enfants qui montaient vers Israël.

Je suis restée ainsi active pendant 5 ans, mais en 1950 les Polonais nous ont interdit toute activité sioniste. Je suis donc venue en Israël.

L’Etat d’Israël était déjà créé et la Pologne nous a donné les autorisations nécessaires pour partir, car ses dirigeants voulaient que les sionistes s’en aillent.

Ici au kibboutz, à mon arrivée, les représentants nous ont reçu, moi et une autre amie Eva FELDENKRAJZ, qui était la femme d’un activiste en Pologne.

Vous n’êtes toujours pas mariée à cette époque ?

Avant que je ne monte en Israël en 1947, lors d’un séminaire international du mouvement de jeunesse DROR, un leader sioniste très connu Itshak TABENKIN, nous a expliqué le côté beau et positif du kibboutz, d’une façon philosophique.

A ce séminaire, est arrivé un jeune homme blond  aux yeux bleus, actif au DROR d’Autriche et d’Allemagne, il s’appelait Itshak STERNBERG.

Là a commencé notre romance en février 1947.

C’était un séminaire de 6 mois et nous avons senti que nous nous aimions.

Le séminaire avait lieu en Bavière et lorsqu’il prit fin, chacun est reparti ensuite dans sa ville respective où il était actif. Nous avons été séparés, lui vivait et travaillait en Allemagne /Autriche et moi en Pologne. Pendant 2 ans, nous nous sommes écrits.

En 1948, il décide de quitter toute activité en Allemagne et arrive en Israël. C’était un combattant du Palmah’. Il était déjà au kibboutz quand je suis arrivée.

En juin 1950, nous nous sommes retrouvés et nous nous sommes mariés au kibboutz.

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Mais pendant la guerre, que s’est-il passé ?

Je vivais au ghetto de CZENSTOCHOWA et j’ai été envoyée dans un camp de travail H.A.S.A.G. qui était un camp d’une usine d’armement crée dans une ancienne usine textile, à 7 kilomètres de la ville.

Le 15 janvier 1945, le jour de la Libération, je me rappelle ce jour là, les bombes russes tombaient et pour nous c’était comme une musique, comme une magnifique symphonie.

Je travaillais dans une salle et la kapo du camp, une allemande satanique est venue pour nous embarquer de force vers les marches de la mort.

Je me suis cachée dans les toilettes pour y échapper , puis quand il n’y a plus eu personne dans la cour, je suis sortie et  j’ai rencontré deux amies qui voulaient aussi se sauver.

Nous sommes parties toutes les trois et nous avons  rencontré une famille qui se sauvait avec une carriole et un cheval. Il faisait moins 20 degrés, un froid insupportable, et je me souviens que le cheval galopait à toute allure, alors que les bombes tombaient.

Nous sommes arrivés enfin à une baraque, nous avons tapé à la porte, un Polonais nous a ouvert, a compris que nous étions juifs, ne nous a pas posé de question et nous a donné une soupe chaude et des matelas pour dormir.

Le lendemain matin, à notre réveil, le Polonais qui détestait les Russes, nous a dit de façon ironique : « Allez dans la ville, les Russes vous attendent ».

C’est là que j’ai retrouvé mon groupe du camp de travail, pour ceux qui avaient réussi à se sauver. Nous avons reçu un appartement de la ville de  CZENSTOCHOWA et c’est là qu’Antek Zuckerman est arrivé. 

Et vos parents ?

En 1942, il y avait déjà des rafles de juifs pour les emmener dans les camps. Nous vivions dans le ghetto de CZENSTOCHOWA et le jour du Yom Kippour, mon père et mon frère ont prié toute la journée et ont jeûné.

Et en revenant de la synagogue, mon père a dit que le ghetto était entouré par les Allemands et les Ukrainiens. Mon père s’est senti très mal, personne ne savait ce qu’était TREBLINKA et ce qui nous arriverait.

Il a été décidé que les personnes âgés se cacheraient pendant la journée et  fuiraient la nuit venue tandis que les jeunes iraient à la sélection car ils pensaient aller dans un camp de travail et non d’extermination.

Ainsi le soir même, nous partions. Avant que ma mère ne se cache, elle m’avait donné un sac avec des photos de famille importantes, je les ai gardais autour du cou pendant toute la guerre et je les ai encore aujourd’hui.

Les Allemands sont alors arrivés et les ont tous fait sortir, les jeunes et les anciens.  Ils les ont emmenés dans une grande place pour faire la sélection.

Ce que je sais, c’est que dans leur cachette, il y avait un rabbin qui leur a dit que si les nazis les découvraient dans leur cachette, ils seraient pris et exécutés et qu’il valait mieux sortir. Etant très religieux, ils lui ont fait confiance et sont sortis …

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arrestation dans le ghetto de Czenstochoxa(image d’archives)

Où ont-ils étaient amenés ?

 A Treblinka.

Quel est le mot, la phrase, la couleur, la musique, la personne qui vous a fait tenir durant toute votre vie ?

 La phrase est «  J’ai été trompée par Dieu ». Je suis en conflit avec Dieu. Je ne crois plus, ni en Dieu, ni en la religion et je vais vous raconter une anecdote .

Un jour, dans le premier camp de travail où j’ai été envoyée, on nous a distribué du jambon, ce qui est strictement interdit dans le judaïsme.  J’ai eu un haut le cœur, j’ai longtemps hésité avant de le manger et finalement, j’ai décidé que puisque Dieu  n’a pas protégé mes parents, je ne respecterai pas tes commandements, et j’ai fini par avaler le morceau de porc, les larmes aux yeux.

 Le mot, c’est : « L’espoir ». Je savais que ma mère était courageuse, qu’elle trouvait toujours une solution aux problèmes et qu’elle avait le physique d’une polonaise, j’étais sûre qu’elle serait sauvée et c’est cet espoir qui m’a donné la force de continuer à vivre alors …

Comment voyez-vous votre vie aujourd’hui ?

J’ai 85 ans et ma vie est remplie. J’ai eu deux filles, cinq petits enfants et deux arrières petites filles.

Alors comment considérez-vous aujourd’hui Israël ?

J’observe le kibboutz avec ses changements que je ne souhaitais pas au début, par peur de trahir l’idéologie socialiste et finalement, je ne regrette aucun moment.

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le musée des combattants  prés du  kibboutz Beit Lohemei Hagethaot n au nord d’Israël

Et le pardon ?

Il est impossible de pardonner ce qui s’est passé pendant la Shoah..

Quel est le message que vous voulez transmettre aux jeunes ?

 Même si c’est un cliché, je leur dit : «  Nous vous parlons de la Shoah pour que vous sachiez ce que le mal absolu a fait à l’humanité et que vous choisissiez le Bien. Et que vous fassiez malgré tout confiance à l’humanité pour qu’elle aussi choisisse le Bien et non plus le mal ».FAITES LE BIEN

 Conclusion

 La flamme de la passion pour son engagement de vie n’a pas quitté Madame Dora STERNBERG.

Elle est restée cette personne courageuse, indépendante, libre et volontaire.

Elle n’a jamais trahi ses idéaux de jeunesse, elle reste un exemple vivant exceptionnel comme ses amies Bracha KARVASSER  et H’avka FOLMAN.

Son sourire est lumineux.

Commentaire sur le tableau 

Le visage de Dora Srternberg est encore juvénile. Elle a gardé le regard d’une petite fille . et elle souhaiterait  que les maisons aient toutes des toits de verre pour voir le ciel au travers  et contempler le passage des  oiseaux . .

Le tableau présente alors à la fois les barrières du ghetto, les stries des vêtements des déportés  et la pureté du ciel  marqué par trois oiseaux en fuite et libres.

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Après l’entretien dans le kibboutz



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